Identité & job

Work is life #1 🐠

Avec Our Millennials Today, on part à la rencontre d’étudiant·es et jeunes diplômé·es qui se sont jeté·es dans le grand bain du travail. On parle aussi éducation et orientation scolaire dans les Grandes Écoles. Athlète confirmé·e ou amateur·rice en brassard, bienvenue 🎣


🐟 Avant le plongeon

« Why do we work? » Barry Schwartz for TED

Hola et bienvenue sur le bord du bassin, comment vas-tu ? L’eau s’est un peu rafraichie ces derniers temps, mais tu verras, ta vitesse de nage n’en sera qu’améliorée. Et si tu es pressé·e ne t’inquiète pas, tu pourras faire quelques longueurs après notre séance.

L’édition d’aujourd'hui est un peu particulière puisqu'elle ouvre une mini-série que j’avais à cœur de sortir sur la reconversion et la place que peut occuper l’inactivité dans notre carrière. As usual, pas de date fixée pour les entretiens qui sortiront au fil de l’eau. Les athlètes que nous rencontrerons auront peut-être plus d’expérience que les jeunes espoirs de ces dernières éditions, mais j’espère que ça te plaira aussi 🐋

Dans cet article, je voulais me pencher sur la relation qu’entretiennent travail et identité. Je parlais dans la première édition de cette newsletter de la difficulté que certain·es avaient à sortir la tête hors de l'eau pendant le confinement. Ce questionnement me semble encore plus d'actualité en voyant que la période qui s’ouvre à nous semble contenir le même potentiel d’aliénation de soi puisque nos loisirs ont, de facto, disparu avec la pandémie. Je me demande donc comment faire la part des choses lorsque ce qu’il nous reste est un élément déjà fort prégnant dans notre quotidien : le travail.

Comment se fait-il que notre activité semble avoir une si grande incidence sur notre identité ? Quelle importance donne-t-on à “la réussite” dans ce domaine (et sur quels critères) par rapport aux autres espaces d'expression de soi ?

Ready, set, swim 🏊‍♀️

👋 On recrute des nouveaux nageurs. Tu veux rejoindre la team ? c’est par ici


🦀 Ma vie c’est mon taf

Et sinon…tu fais quoi dans la vie ?

On le sait tous, le travail occupe une place prépondérante dans notre existence. Mais à quel point ? Dans son article From productivity porn to mindful productivity, Anne Laure le Cunff nous partage ce chiffre : nous travaillons en moyenne 90 000 heures dans notre vie. Pour te donner une meilleure idée, disons que ça représente environ 10 ans, soit l’espérance de vie moyenne d’un chien. Pas étonnant donc que celui-ci ait une place prépondérante dans notre définition personnelle.

Étymologiquement, identité renvoie au terme idem (même) - Cairn

Mais comment avons-nous appris à donner tant de valeur sociale à notre travail ?


🦑 Trajectoire de vie, trajectoire de taf

« Identité. Dans notre enfance, la question de notre carrière est abordée par les autres sous la forme “ Que veux-tu devenir quand tu seras grand·e ?”. Une fois "grand·e, on se met à parler aux gens de notre carrière en leur disant ce que nous sommes. On ne dit pas “ Je plaide”, on dit “ Je suis avocat·e”. C’est certainement une manière fort malsaine de concevoir nos carrières, mais de nombreuses sociétés actuelles considèrent que la carrière pèse au quentuple dans l’identité personnelle. Ce qui n’est pas rien » Wait but Why - How to pick a career that actually fits you

Jusqu’à la lecture de l’article de Tim Urban, je n’arrivais pas à trouver d’exemple où l’on pouvait voir que métier et identité ne font qu’un. Le pire étant que cette question s’appuie sur un schéma caduque puisque, rappelons-le, 85% des métiers de 2030 n’existent pas. Si on prend en compte le fait que nous exercerons en moyenne 13 métiers différents (Les Échos), je me demande comment nous pouvons encore apprendre dès notre enfance à lier aussi fortement notre identité et notre activité.

« Mon premier job était dans l’entreprise où j’avais fait mon stage de fin d’études. Je revois encore mon boss me dire au moment de partir en vacances entre les deux contrats “Profite, parce qu’après c'est parti pour 42 ans” »

💡 Fun fact

Plus l’âge avance, plus la variable travail prend de la place dans la définition identitaire de la personne (La place du travail dans l’identité). Je pense que c'est d'autant plus vrai pour les générations aux chemins de carrière linéaires. Je le remarque d'autant plus aujourd’hui que j’échange avec des personnes en pré-retraite qui portent un sentiment d'attache fort à leur activité. D’une certaine manière, dire qu’on se sent indispensable au travail révèle surtout la place conséquente - sinon primordiale - qu’on lui fait dans notre vie.


🦐 De la pataugeoire au grand bassin il n’y a qu’un pas

« C’est en forgeant que l’on devient forgeron »

Si aujourd’hui nos chemins professionnels se complexifient, il en va certainement de même avec la création de notre identité. On en parle souvent comme d’un concept mouvant puisque l’identité se construit au fur et à mesure de notre vie et de nos sociabilités. Enfant, c’est la famille qui contribue à nous construire. C'est ce qu’on appelle la socialisation première. Ensuite, l’école prend le relai, remplacée plus tard par le travail (la socialisation secondaire), a priori essentiel dans la définition notre identité d’adulte.

Aristote dans sa Poétique avance que tout art s'apprend d'abord par l’imitation. Et j’ai remarqué que, parmi les personnes que je rencontrais, beaucoup me parlaient de ce même phénomène appliqué à l’école. Comme si le vide académique était doublé d’un ensemble de rituels dont nous n'avions pas encore utilité.

« En fait on ne fait que jouer à ce qu’on fera plus tard. Les afterworks, travaux de groupe, c'est comme si on était déjà en entreprise alors qu’on est encore personne »

Et si c’était justement l’objectif de l’école que de nous acculturer au métier que nous exercerons plus tard (soit au groupe social auquel nous appartiendrons) ? Les stages et les contrats ne sont d’ailleurs que la continuité de ces cours où nous apprenons à créer une entreprise ou une campagne marketing… fictives. Par l’expérience et l’immersion dans un secteur, nous apprenons à la fois un savoir-faire, mais surtout un savoir-être. Ce dernier nous permettra ensuite de d’échanger, mais avant tout de reconnaître nos pairs. Bernard Zarca explore d’ailleurs cette thématique dans un essai sur le compagnonnage où il se penche à la fois sur la signification des gestes, mais aussi du jargon adopté par chaque corps de métier. Sa fonction est double : lier les membres d’une corporation par le langage, mais aussi exclure ceux étrangers au cercle créé.

« Le travail est encore aujourd’hui l’un des marqueurs identitaires les plus influents sur notre identité. C’est d’autant plus vrai dans la tech, avec le développement de rites et signes d’appartenance presque tribaux qui diffèrent selon que l’on travaille chez Google, Airbnb ou autre. » Li Jin dans PlumesWith Attitude

Hélène Rougier étend même cette notion et mêle identité professionnelle et une identité sociale, opposant les “professionnels” aux “non-professionnels”, soit les personnes travaillant à celles jugées comme inactives. Par cette observation, on se rend compte également que le mode de vie adopté répond aussi à certains codes.

Pour n’en citer qu’un : le code vestimentaire. Celui-ci permet entre autre de distinguer l’environnement dans lequel on évolue, soit de nous lier à une catégorie socio-professionnelle. Ainsi un costume ou un tailleur peut faire référence au secteur bancaire, le jean-basket à la startup nation, et le plaid-chaussettes au télétravail.

Exemple me concernant : j’ai toujours évolué dans le domaine de l’entrepreneuriat et de l’innovation. De cette acculturation viennent le tutoiement quasi-systématique des personnes que je rencontre et mon incapacité a porter autre chose que des sneakers – les deux même en entretien. En revanche, je suis incapable de comprendre le jargon de mes ami·es consultant·es lorsqu’ils évoquent leurs professions. Faire partie d’un bassin m’a donc exclue d’un autre.

Nous serions donc bien la somme des 5 personnes que nous côtoyons le plus, soit, en grande partie, nos co-étudiant·es ou bien nos collègues. Si baigner dans un environnement nous définit, que se passe-t-il lorsqu’on sort en sort ?


🐙 Quand sortir de l'eau pénalise

À l’inverse du triangle des Bermudes, il est plus simple de sortir du bassin que d’y rentrer

Si chacun·e d’entre nous intègre dès son plus jeune âge l’importance qu'à le métier dans sa définition sociale, il n'est pas surprenant que, lorsqu’un nageur·se quitte le marché du travail (que cela soit volontaire ou non), il·elle puisse se sentir dépouillé·e de son identité sociale. Être relégué·e sur le banc de touche pose quelques soucis en termes d’entrainement et surtout, de réinsertion socio-professionnelle ensuite. De fait, une étude menée par Cairn montre que perdre sa socialisation professionnelle, c’est aussi se démunir de codes sociaux que nous avions adoptés auparavant.

Ne pas avoir de travail marginalise. On se méfie, on questionne. Sur le cv, les pauses paraissent louches et desservent la personne candidate. En témoignent les difficultés qu'ont parfois les mères de familles à revenir sur le marché de l’emploi après un congé sans soldes. Sur une autre note contextuelle, la proposition des écoles aux jeunes pré-diplômé·es d’étendre leur période de stage au vu de la raréfaction des offres d’emploi à l’aube du confinement alimente cette peur de l’inactivité. Nous avons tous intégré qu’un vide, ne serait-ce de 6 mois pénalise ; encore plus pour un profil dit "de junior". En découle de manière logique la stratégie des personnes qui acceptent un contrat, quitte à démissionner lorsque l’occasion se présentera plus tard (pour plus d’informations sur les effets de la crise sur l’insertion professionnelle des jeunes, on en parle dans la dernière édition).

Le travail nous marquerait donc doublement, d’une part en séparant les inactif·ves du reste de la population ; puis en segmentant cette dernière selon les professions distinguées par leurs us et coutumes. Y renoncer – comme ces jeunes qui partent en retraite à 28-30 ans – semble être le premier cri d’une génération qui réclame un nouveau rapport au travail, du moins à la réussite.


👀 So what?

« 54 % des actifs jugent que le travail est l’un des trois éléments qui “leur correspondent le mieux, qui permettent de les définir “» La place du travail dans les identités

Pour moi, lier la question identitaire au travail témoigne surtout de la valorisation sociale d’un certain type d’occupation. De fait, quels que soient les écrits et les recherches, j’ai remarqué qu’on ne fait état que d’un type d’activité, celle rémunérée. Comme si le bénévolat (qui a pourtant le vent en poupe), ne portait pas autant de valeur - pour ne pas dire aucune. Comme si la reconnaissance ne passait que par le salaire.

Mais redorer les armes du bénévolat voudrait-il dire que nous devrions aussi trouver une nouvelle manière de nous mettre en valeur ?

Un·e ami·e me faisait d’ailleurs remarquer il y a peu que pour flexer au bord du bassin de l’engagement, les codes à adopter sont différents. Ici pas de K€, ou TJM, mais plutôt des liste d’associations auxquelles on alloue du temps. À chaque corporation son échelle de valeurs 🤷🏽‍♀️

D’un autre côté, l’avènement de la passion economy, du slashing et du mouvement freelance témoigne aussi d’un changement de paradigme à venir dans notre façon de concevoir notre activité.

De ce que j’en vois, je me dis surtout que quelle que soit notre activité nous semblons avoir besoin :

  1. De nous sentir appartenir à une communauté qui partage nos valeurs et codes d'expression (ce qui passe aussi par l'exclusion de certaines personnes)

  2. D’avoir un élément objectif de mesure de l’impact de notre activité sur notre vie et de notre “croissance personnelle” (€€ ou name-dropping c'est selon)

  3. D'être reconnu·e à son échelle, de sentir que son action ou sa voix est valorisée/entendue

Cette liste regroupe des choses que nous pouvons trouver hors de la sphère professionnelle. Mais encore faut-il trouver le temps et l’envie de s’investir ailleurs (ou d’identifier les causes qui nous animent). Avec les récentes décisions du gouvernement se pose encore plus la question de comment se détacher du travail et trouver une source d’épanouissement hors activité ?


🛠 Quelques ressources avant de se quitter

👉 Le TED talk de Barry Schwartz sur notre rapport au travail The way we think about work is broken dans lequel il retourne aux racines de notre système. Son objectif ? Chercher les raisons pour lesquelles une partie écrasante de la population mondiale se lève / couche tous les jours pour aller travailler dans des conditions fort discutables

👉 Repenser les diplômes écrit par Samuel Durand pour se pencher sur la manière dont nous construisons et valorisons nos compétences aujourd’hui

👉 En ce moment j’écoute beaucoup The Storyline de Noémie Kempf. Elle évoque les questions d’orientation et de choix de travail dans son épisode avec Manon Roucher de chez JOB4

👉 From productivity porn to mindful productivity par Anne-Laure le Cunff (Ness Labs) pour revoir son rapport à la productivité et lâcher du lest face aux morning routines de l'espace


🤓 Pour aller plus loin

Voici mes sources du jour pour les plus curieux·ses

👉 Persée sur le compagnonnage et Persée sur l’identité professionnelle et les codes

👉  Le diagnostic de l'identité professionnelle : une dimension essentielle pour la qualité au travail Anne-Marie Fray, Sterenn Picouleau

👉 La place du travail dans les identités, Hélène Garner, Dominique Méda et Claudia Senik


Ça t’a plu ? Fais passer le mot !

Share Our Millennials Today

Tu veux jaser sur ton parcours pro ? Rendez-vous sur mon Linkedin, insta ou via mail (hello@thewhy.xyz)

Tu as un peu de temps pour me faire un retour sur mon travail et/ou un outil à me partager ? PLEASE DO, pour la prise de contact c’est au-dessus ☝️


À très vite pour un nouveau plongeon 🐋

Apolline

Vous pouvez aussi nous retrouver sur instagram : https://www.instagram.com/ourmillennialstoday/